On ne vous a jamais demandé si vous alliez bien. On vous a demandé si le dossier avançait.
Alors vous avez avancé. À Londres, à Genève, entre deux fuseaux horaires, vous avez tenu. Les chiffres sont là. Les équipes suivent. De l’extérieur, rien ne cède.
Et pourtant, quelque chose résiste à la nuit de sommeil, à la semaine de vacances, à la bonne résolution du dimanche soir.
Une enquête d’AXA Global Healthcare menée dans seize pays, publiée en juin 2024, rapporte que 80 % des salariés expatriés déclarent des symptômes de mal-être liés à leur travail. Mais le chiffre ne dit pas l’essentiel : ceux qui souffrent le plus sont souvent ceux qui livrent le mieux.
Pourquoi ? Parce que la fonction fait écran. On est celui qui rassure, celui qui décide. La fatigue n’a pas de place dans l’organigramme, alors elle passe ailleurs : une irritation sur des détails à la maison, un besoin de tout valider soi-même, cette impression d’être devenu fonctionnel et absent.
Et ce n’est pas seulement le pays qui pèse. Dans le pays d’origine, tout un fond de familiarité nous soutient sans que nous le sachions. À l’étranger, il disparaît. L’effort d’interprétation devient permanent, invisible, et il s’ajoute à la charge officielle.
Il y a plus troublant. D’un poste à l’autre, d’une capitale à l’autre, la même fatigue revient. On surinvestit pour ne pas être contesté. On se rend indispensable parce que déléguer réveille une peur de perdre la main. On sait, consciemment, que ce n’est pas ce qu’il faudrait faire. On le fait quand même.
Ce qui se répète ne vient pas toujours du dehors.
La question n’est donc peut-être pas « comment tenir davantage ? ». Elle est plus sobre, et plus difficile : qu’est-ce que cette fatigue essaie de dire, que votre manière de tenir ne laisse pas entendre ?
J’ai développé cette réflexion sur frenchexpat.uk : https://frenchexpat.uk/analyses/souffrance-travail-etranger-quand-la-performance-continue
Frédéric Duplessy, psychanalyste


