Imaginez la scène. Vous avez signé. Un notaire, un stylo, une famille réunie, et ce soulagement que personne n’ose nommer. L’entreprise est transmise, l’avantage fiscal est acquis, tout le monde respire.
Et le lendemain matin, quelque chose a changé. Personne ne vous l’a annoncé.
Huit ans. C’est la durée minimale que le pacte Dutreil place désormais entre vous et la porte de sortie : deux ans d’engagement collectif, puis six ans d’engagement individuel, pendant lesquels vos titres ne se cèdent pas, avec une fonction de direction à exercer. Huit ans, c’est le temps d’un mariage, d’un premier enfant, d’un désir qui se précise.
Alors posons la vraie question. Que devient une hésitation quand elle coûte cher ?
Elle ne disparaît pas. Elle se tait. Dire « je ne suis plus sûr » reviendrait à mettre en danger l’avantage obtenu pour toute la famille, et à devenir celui qui a fait perdre quelque chose à tous. Alors vous prenez la direction qu’on attendait de vous. Vous vous dites que le temps arrangera les choses. Et vous devenez, sans vous en rendre compte, le garant d’un calendrier qui n’est plus tout à fait le vôtre.
Écoutez bien cette différence. Choisir de rester chaque jour, ou être tenu de rester. Dans les deux cas, vous êtes assis au même bureau. Mais ce n’est pas la même personne qui s’y assoit.
L’obligation juridique règle le calendrier. Elle ne règle pas le désir. Et un désir que l’on ne peut plus dire ne s’éteint pas : il se déplace, il s’installe dans le corps, dans l’humeur, dans le silence du dîner du dimanche.
Que faire, alors ? Distinguer ce qui est dû de ce qui reste ouvert. Ce qui est dû, c’est le respect de l’engagement. Ce qui reste ouvert, c’est ce que vous voulez faire de cette place, et à quelles conditions vous pouvez l’habiter. Cette distinction se travaille avec un tiers qui n’a aucun intérêt dans l’issue. Elle se travaille aussi en disant à un proche, une fois, que huit ans est long. Ce n’est pas une trahison. C’est une information dont la famille aura de toute façon besoin.
Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille. Il reçoit, en toute confidentialité, les héritiers qui cherchent à comprendre ce qu’ils veulent vraiment de la place qu’on leur a confiée.
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