Imaginez un instant que vous ne puissiez plus jamais être certain d’une chose aussi simple qu’être aimé pour vous-même.
Pas pour votre nom. Pas pour l’adresse de votre maison. Pas pour ce que votre famille possède.
C’est la question que porte, en silence, une génération entière de jeunes issus de familles très fortunées. Vous ne les voyez pas dans les statistiques de précarité. Vous les croisez dans les meilleurs lycées, les clubs les plus sélects, les réseaux les plus enviés. Et pourtant.
La psychologie de la richesse a un nom pour ce qu’ils vivent : le doute de sincérité amicale. Posez-vous la question suivante : comment prouveriez-vous, à vous-même, qu’on vous aime pour de mauvaises raisons que la personne en face ignore peut-être avoir ? Vous ne le pourriez pas. Ce doute-là ne se referme jamais.
Alors ils font ce que beaucoup d’entre nous ferions : ils se cachent. Ils mentent sur le nom de leur école. Ils minimisent leur quotidien devant leurs amis. Une conseillère en santé mentale qui accompagne ces adolescents, citée par la banque privée City National Bank, raconte que le mot qui revient sans cesse dans leur bouche est simple : “normal”. Ils veulent juste être normaux.
Et la recherche leur donne raison de s’inquiéter. Depuis le début des années 2000, la psychologue Suniya Luthar étudie des lycéens de familles très aisées de la côte est américaine. Ses résultats, confirmés depuis dans plusieurs échantillons, sont vertigineux : ces adolescents présentent des taux d’anxiété, de dépression et de consommation de substances jusqu’à deux fois et demie supérieurs aux moyennes nationales. Des chiffres qu’on associe d’ordinaire à la précarité, pas à l’aisance.
Vous pensez peut-être que c’est un problème de riches, au sens où on l’entend d’habitude, un luxe de s’inquiéter de ça. Posez-vous une autre question : que se passe-t-il quand un enfant grandit sans jamais pouvoir vérifier la sincérité de ce qui l’entoure ? Il n’y a pas de version confortable de cette réponse.
Ce qui commence à changer, c’est du côté des familles elles-mêmes. Les données 2026 d’AlTi Tiedemann Global et Campden Wealth montrent que 48 % des family offices ont désormais formalisé une définition explicite du sens de leur fortune à transmettre, contre 33 % un an plus tôt. C’est un début. Ce n’est pas encore une réponse à la solitude de l’enfant devant la fenêtre.
Alors qu’est-ce qui manque vraiment ? Un espace. Un endroit où ce doute peut être nommé sans être minimisé (“tu n’as pas de vrais problèmes”) et sans être exagéré non plus. Un endroit où la honte de ne rien avoir mérité et la peur de n’être aimé pour rien ne sont pas jugées, mais entendues.
Frédéric Duplessy accompagne, dans un cadre confidentiel, les dirigeants et leur famille, y compris les plus jeunes d’entre eux. Pas pour leur dire que leur doute n’a pas lieu d’être. Mais pour qu’il cesse, enfin, d’être porté seul.



