Imaginez une salle claire. Une longue table en bois. Un notaire aimable, un stylo posé à côté d’un dossier.
Et en bout de table, un jeune homme ou une jeune femme de vingt ans, entre deux partiels, qui signe.
Il signe une donation. Des parts de société, un appartement, un portefeuille. On lui a dit que c’était une formalité. Une affaire fiscale. Quelque chose “pour plus tard”.
Il a paraphé chaque page. Et le soir, au dîner, on a parlé d’autre chose.
Je voudrais vous poser une question simple. Qu’est-ce que ce jeune adulte a vraiment reçu ce jour-là ?
Un bien, certainement. Mais aussi autre chose, que personne n’a mis sur la table : un silence.
Ce silence n’est pas une exception. Une enquête publiée cette année par UBS auprès de plus de 170 héritiers de grandes fortunes le montre : près de la moitié disent que la génération précédente n’a mené aucune transmission structurée. Plus de la moitié pensent que ces conversations devraient commencer avant 19 ans. La plupart ne les ont eues qu’une fois adultes. Et quand les familles se déchirent, la première cause citée n’est pas l’argent. C’est la communication.
En France, le CCF le mesure côté parents : 88 % des personnes disposant d’un patrimoine important ont réfléchi à leur transmission. 38 % seulement ont agi.
Entre la réflexion et l’acte, il y a quelqu’un. Et ce quelqu’un, souvent, a vingt ans.
J’appelle cela le silence patrimonial. Une famille transmet des biens, mais pas les mots qui leur donnent un sens. L’héritier sait ce qu’il possède. Rarement pourquoi. Presque jamais ce que l’on attend de lui.
Alors il déduit. Il comprend qu’il ne faut pas poser de questions. Que l’argent est un sujet dangereux. Ou qu’on ne le juge pas encore digne d’en parler.
À qui pourrait-il le dire ?
Pas à ses amis : parler d’une donation, c’est révéler un écart qui changera leur regard.
Pas à ses parents : la question semblerait presque une accusation.
Pas au notaire : lui parle d’abattements et de clauses, pas de ce que cela fait.
Il reste donc seul avec des questions très simples et très lourdes. Dois-je en parler à ma sœur, qui n’a peut-être pas reçu la même chose ? Ai-je le droit de choisir un métier modeste ? Dois-je être reconnaissant, ou ai-je le droit d’être en colère de ne pas avoir été consulté ?
Ces questions ne sont pas fiscales. Elles parlent de la place qu’on occupe dans sa propre famille.
Et voici ce que je crois : un silence que l’on n’a pas choisi, on finit souvent par le transmettre à son tour.
Sauf si, à un moment, quelqu’un offre un lieu où il devient possible de le dire.
C’est ce que je fais, comme psychanalyste des dirigeants et de leur famille : recevoir, dans un cadre strictement confidentiel, ce qui ne peut pas se dire à table.
Si vous avez signé un jour sans comprendre, ou si vous êtes le parent qui a tendu le stylo, vous n’avez pas à rester seul avec cela.
Frédéric Duplessy
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