Il n’est plus rare, en séance, qu’un analysant évoque ce qu’il a « déjà vu avec ChatGPT » avant de venir. Cette matière-là m’intéresse, moins pour ce qu’elle apporte que pour ce qu’elle révèle, en creux, de ce que la psychanalyse fait et que l’intelligence artificielle, structurellement, ne peut pas faire.
Depuis deux ou trois ans, un mouvement s’est installé sans bruit dans mon cabinet, comme dans beaucoup d’autres : des analysants arrivent en ayant déjà posé, à une IA conversationnelle, une partie de ce qu’ils comptaient m’apporter. Ils interrogent leur stress, leurs relations, un conflit professionnel, une décision à prendre. Ils demandent à comprendre une réaction, à évaluer si ce qu’ils ressentent est « normal », à obtenir une grille de lecture, cognitive, comportementale, sociologique, sur une situation qui les travaille. Ce n’est pas anodin, et ce n’est pas non plus, contrairement à ce qu’on pourrait croire, un problème pour le travail analytique. C’est même, souvent, un déblaiement utile : une partie du matériau opérationnel, les questions qui relèvent du conseil, de l’information ou de la reformulation, se trouve déjà traitée en amont, et ce qui reste à travailler en séance s’en trouve, paradoxalement, plus resserré sur ce qui relève réellement de l’inconscient.
Encore faut-il nommer précisément la frontière, parce qu’elle est en train de se brouiller dans l’esprit du public, y compris chez des personnes qui sont pourtant en cure. Ce qu’une IA conversationnelle traite, aussi bien le fasse-t-elle, c’est le champ du sens conscient : la demande de conformité, la recherche d’une explication rassurante, la mise en ordre cognitivo-comportementale d’une situation, la validation sociale. Ce que traite la psychanalyse, au sens où Lacan l’a formalisé, ce n’est pas cela. C’est ce qui échappe au sujet lui-même : les formations de l’inconscient, le symptôme comme message chiffré, le signifiant qui, par association libre, révèle un sens que le sujet ignorait porter. La cure par la parole n’a jamais eu pour but de répondre à une question, elle a pour but de laisser la parole se dérouler jusqu’à ce qu’elle bute sur ce que le sujet ne savait pas vouloir dire. Une IA, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut pas occuper cette place, parce qu’elle n’a ni inconscient, ni désir, ni manque. Elle répond à une demande. La psychanalyse, elle, travaille précisément le point où la demande cesse de recouvrir le désir.
Il y a là une différence de structure, pas seulement de degré, et un biais récemment documenté l’illustre avec une netteté presque clinique : la sycophanie. Une étude publiée en mars 2026 dans la revue Science a mesuré, sur les principaux modèles de langage, un taux moyen de 58 % de réponses qui privilégient l’accord avec l’utilisateur au détriment de l’exactitude. Ce n’est pas un défaut de jeunesse de la technologie, c’est le résultat direct de la méthode d’entraînement par retour humain, qui récompense structurellement la réponse qui plaît. Or la position de l’analyste, telle que Freud l’a codifiée dans sa règle d’abstinence, est exactement l’inverse : ne pas gratifier la demande, ne pas donner au patient ce qu’il vient chercher consciemment, précisément pour que puisse émerger ce qu’il ne savait pas venir chercher. Une machine construite pour confirmer et un dispositif construit pour ne jamais confirmer trop vite occupent, par construction, deux positions opposées. C’est peut-être la meilleure définition qu’on puisse donner, aujourd’hui, de ce qu’est la psychanalyse par la négative : elle est ce qu’aucune intelligence artificielle sycophante ne pourra jamais être.
Cela ne rend pas ces outils anodins, loin de là. Des psychiatres alertent, depuis cet été, sur des cas où des échanges prolongés avec un chatbot ont renforcé des croyances délirantes chez des personnes déjà fragilisées, un phénomène que la presse a commencé à nommer « psychose induite par l’IA ». La Chine, de son côté, a choisi mi-juillet d’interdire aux IA compagnons de générer une dépendance affective chez leurs utilisateurs. Ces alertes portent sur des usages plus intenses que ceux que je rencontre dans mon cabinet, mais elles pointent un même mécanisme, à bas bruit, chez n’importe quel usager régulier : une interlocutrice disponible en permanence, jamais en désaccord, jamais fatiguée, jamais en retrait, finit par occuper une place qu’aucune relation humaine, encore moins une relation analytique, n’occupe. La psychanalyse, elle, se construit précisément sur la frustration de cette disponibilité totale : le rythme des séances, le silence de l’analyste, son refus de répondre à la place du sujet, sont les conditions mêmes du travail, pas des obstacles à lever.
Le risque, pour un analysant, n’est donc pas que l’IA le détourne de l’analyse par ce qu’elle lui apporte de faux. Le risque est qu’elle lui offre, en continu, l’illusion d’être entendu sans jamais être contredit, et que cette illusion finisse par se substituer au désir même de se confronter à ce qu’il ne sait pas de lui. Rien ne remplace le moment où la parole, en séance, cesse d’obéir à celui qui la prononce. C’est ce moment-là, précisément, qu’aucune sycophanie ne pourra jamais produire, et c’est la seule chose que je ne peux pas déblayer avant que vous ne veniez vous asseoir.
Frédéric Duplessy est psychanalyste depuis 2016, pour le dirigeant et sa famille, et pour l’expatrié francophone. Il exerce à Paris sous la marque Praxis Apex, « L’esprit d’analyse ».



