Il y a une phrase que j’entends souvent. Pas dans les salles de conseil d’administration. Pas dans les comités de direction. Pas dans les dîners où l’on célèbre les succès.
Elle arrive plus tard. Quand la porte est fermée. Quand la posture se relâche enfin.
Elle commence par : « Je ne sais plus pourquoi je fais ça. »
Ou bien : « Je suis entouré de partout, et pourtant… »
Ou encore, plus rare et plus vrai : « J’ai peur. »
La solitude que personne ne voit
Il existe une expérience que partagent tous les dirigeants, toutes les grandes fortunes, tous ceux qui ont atteint un niveau de responsabilité ou de réussite que les autres regardent de loin.
C’est la solitude.
Pas la solitude romantique du chef qui assume. La solitude réelle, concrète, de celui qui ne peut partager avec personne ce qui se passe vraiment.
Ni avec son conseil d’administration, trop exposé. Ni avec ses associés, trop impliqués.
Ni avec sa famille, trop proche. Ni même avec son coach, du moins pas entièrement.
Cette solitude n’est pas un manque d’entourage.
C’est une condition structurelle du pouvoir, de la fortune, de la responsabilité.
Et elle a un coût psychique considérable que les bilans ne mesurent jamais.
Ce coût s’exprime de mille façons.
Décisions différées indéfiniment.
Comportements erratiques inexpliqués.
Fatigue de la posture qui s’installe progressivement.
Sentiment croissant de vide malgré la réussite.
Conflits répétitifs avec les mêmes profils.
Incapacité à jouir de ce qui a été construit.
Ces signaux ne relèvent ni de la médecine, ni du management.
Ils relèvent de la psychanalyse.
Ce que l’inconscient fait aux grandes décisions
On a longtemps cru, et l’on continue de croire, que les grandes décisions se prennent à froid. Que les meilleurs dirigeants sont ceux qui maîtrisent leurs émotions, s’appuient sur les données, tranchent avec clarté.
Ce modèle est faux. Pas partiellement. Fondamentalement.
Ce qui détermine silencieusement les choix d’un dirigeant, d’un actionnaire, d’un chef de famille patrimoniale, ce ne sont pas ses tableaux de bord ni ses conseillers.
Ce sont les loyautés invisibles contractées dans l’enfance.
Les peurs archaïques que le succès n’a fait qu’enfouir plus profondément.
Les schémas répétitifs qui traversent les décennies et les secteurs d’activité sans que personne, ni le dirigeant lui-même, ne les nomme.
Un PDG qui sabote systématiquement, souvent partiellement, ses propres successions ne manque pas de méthode. Il rejoue, à son insu, quelque chose de bien plus ancien.
Un fondateur incapable de déléguer entièrement, malgré des années de coaching, n’a pas de problème de management. Il a un problème d’inconscient.
Une famille qui se déchire à chaque transmission n’a pas besoin d’un meilleur notaire. Elle a besoin que quelqu’un nomme ce qui ne s’est jamais dit.
Ce que j’observe dans la clinique des puissants
Depuis que j’accompagne des dirigeants, des grandes fortunes, des familles patrimoniales et des expatriés francophones dans les capitales mondiales, j’observe des constantes qui ne varient pas selon les secteurs, les fortunes ni les générations.
La première : plus le niveau de responsabilité est élevé, plus les impasses sont inconscientes.
Ce ne sont pas les dirigeants incompétents qui viennent me voir.
Ce sont les plus brillants, ceux dont l’intelligence a précisément servi à contourner, compenser et masquer ce qui restait non résolu.
La deuxième : la richesse n’immunise pas, elle amplifie.
Une fortune importante ne résout pas les conflits intérieurs.
Elle les grossit, les accélère, les rend plus coûteux.
Un schéma répétitif de destruction de valeur à 10 000 euros par an devient catastrophique à 10 millions.
La troisième : « ce qui ne se dit pas… agit ».
Toujours.
Ce qui reste tu dans un conseil de famille se retrouve dans une clause testamentaire conflictuelle.
Ce qui n’est pas nommé dans une relation d’associés surgit dans une rupture judiciaire.
Ce qui n’est pas élaboré par le fondateur se rejoue dans la génération suivante.
Ni le droit, ni la finance, ni le conseil stratégique ne peuvent adresser cela.
Pas parce qu’ils sont insuffisants. Parce que ce n’est pas leur objet.
Pourquoi ce n’est pas encore dit
La réponse est simple : parce que le pouvoir exige une image de maîtrise.
Consulter un psychanalyste, c’est admettre qu’il existe en soi quelque chose qui résiste à la maîtrise.
Dans un monde où la posture de force est une monnaie d’échange permanente, cet aveu est perçu comme une vulnérabilité.
C’est précisément pour cela que la confidentialité absolue n’est pas un service annexe dans ma pratique.
Elle en est la condition fondamentale.
Et c’est précisément pour cela que les dirigeants qui font ce travail, et ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, en retirent quelque chose que rien d’autre ne peut donner.
Non pas parce qu’ils deviennent meilleurs managers.
Mais parce qu’ils cessent de se saboter.
Parce qu’ils retrouvent accès à ce qu’ils sont vraiment, sous la posture, sous le rôle, sous l’image.
Ce qui change quand on commence
Le travail analytique n’a pas de promesse de performance à court terme.
Ce n’est pas son objet.
Même s’il produit des effets successifs très rapidement.
Ce qu’il produit, progressivement, irréversiblement, c’est une forme de liberté intérieure que rien d’autre ne peut donner.
La liberté de décider sans être agi par ce qu’on ignore de soi-même.
La liberté de transmettre sans reproduire ce qu’on a subi.
La liberté de réussir sans se punir d’y être parvenu.
La liberté de s’arrêter, un jour, sans s’effondrer.
La liberté, simplement, d’être là, vraiment là, dans sa propre vie.
Ce n’est pas du développement personnel.
Ce n’est pas du bien-être.
C’est une clinique de la lucidité, de la liberté profonde, pour ceux qui ont compris que leur plus grand adversaire n’est pas sur le marché.
Il est en eux.
Frédéric Duplessy est psychanalyste, psychodramatiste et superviseur. Fondateur de Praxis Apex – La Clinique Analytique Nouvelle, il accompagne des dirigeants, profils UHNW, grandes fortunes et expatriés francophones à Paris, Londres et à l’international. Auteur de « L’Esprit d’Analyse : la psychanalyse à la portée de tous » (2020).
Contact : frederic@duplessy.net — www.duplessy.net




C’est très juste, ce qui nous gouverne relève de l’invisible en nous et c’est en parole que cela peut devenir visible.